LES GÉRONTES ET LE PETIT-FILS DU SAGE-VOYANT
Version française originale
Texte et conception scénique de Khider Ben si said
SCÈNE I
PRÉLUDE FRACTURÉ
Nuit.
Le SAGE-VOYANT se débat dans son sommeil.
LE SAGE-VOYANT
(brisé, haletant)
Non… !
Ne l’emmenez pas… !
Laissez-le… !
Ne les laisse pas t’emporter !
Ils te livreront à la nuit !
Ils te tueront !
AXEL se réveille, secoué par l’agitation de son grand-père.
AXEL
Grand-père !
Grand-père !
LE SAGE-VOYANT
Un rêve…
Un rêve !
AXEL
Tu as de la fièvre, grand-père ?
LE SAGE-VOYANT
J’ai fait un rêve, mon enfant.
(pause)
J'ai fait un rêve...
J’ai vu une famille perdre l’ordre…
puis l’équilibre.
Ses membres se dispersaient…
chacun choisissant
sa sphère,
applaudissant un fou.
qui pénétrait dans leur maison.
Le fou s’est glissé
dans l’ombre d’une fête.
Il a déguisé la division…
sous l’innocence de leurs applaudissements.
Un à un…
il a fait tomber
les anges qui veillaient sur nous.
(pause, plus bas)
Et à la fin…
il s’est fait couronner.
AXEL
(bouleversé)
Couronner ?
Et personne…
personne n’a pu l’en empêcher ?
GYALTSEN ET ERIC
(voix lointaine, douce-amère)
Quand les hommes oublient
de rester éveillés…
ils abandonnent leur destin
aux ombres.
AXEL
(mal à l’aise)
Qui est là… ?
LE SAGE-VOYANT
La soumission est devenue une religion.
Le silence…
un dogme inviolable.
Une ombre traverse l’espace.
Une présence.
LE CHEF DES GÉRONTES
(voix pénétrante, presque souriante)
La liberté… dites-vous ?
(silence)
Personne…
n’en revient intact.
LE SAGE-VOYANT
Ils ont résisté…
puis ils ont eu peur.
Ils ont pris le chaos…
pour la paix.
GYALTSEN ET ERIC
La peur…
est une porte sans serrure.
LE SAGE-VOYANT
Et la division…
ouvre toujours
la porte au péril.
(long silence)
Viens.
Il y a des démons…
dans ce taudis maudit.
Ils quittent le taudis
Noir.
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SCÈNE II
LES ENFANTS, LE JEU ET LA FRACTURE
Lumière.
Rires.
Mouvement.
Un groupe de petites filles joue en cercle.
Elles frappent des mains.
Tournent.
Rient.
LES PETITES FILLES
(chantant, légères)
Quand Janet…
Janet…
Janet…
allait aux fêtes…
elle était bien si jolie…
elle portait un chapeau de paille…
un ruban de trois couleurs…
blanc…
bleu…
rouge…
Le premier qui la croisa
lui demanda :
“Où vas-tu,
la belle ?”
JANET
(chantant, joueuse)
Je vais danser la carmagnole…
à la fête de mon village…
LES PETITES FILLES
Le second qui la croisa
lui demanda :
“Où vas-tu, labelle ?”
JANET
Je vais retrouver mon amour…
à la fête de mon village…
LE CHŒUR
Janet…
jolie Janet…
danse avec nous ce soir…
sous le ciel d’Algérie…
chante la vie…
chante l’espoir…
Une des fillettes amorce un pas pour partir.
Une autre la retient en riant.
UNE AUTRE PETITE FILLE
Reste encore un peu…
juste un petit pas de plus…
Rires.
Tours.
Mains.
Poussière.
Lumière.
Puis…
une fillette s’arrête.
LA FILLETTE
Pourquoi est-ce qu’on s’en va ?
Bref silence.
Le jeu reprend…
mais quelque chose…
a basculé.
GYALTSEN ET ERIC
(en écho, plus proches)
Parce que les mondes se brisent…
sans prévenir.
Une fillette cesse de battre des mains.
Une autre regarde au loin.
Aucune ne comprend encore.
UNE FEMME ÂGÉE
(ferme, contenue)
Ce n’est plus une fête maintenant.
Nous partons.
Silence.
Puis…
une seconde femme âgée s’avance.
Droite.
Fière.
LA SECONDE FEMME
Moi…
je ne pars pas.
Je ne m’appelle plus Lucia.
À partir d’aujourd’hui…
appelez-moi…
FATIMA.
Les fillettes reprennent le chant…
mais leurs voix tremblent.
LES PETITES FILLES
(fragiles, dissonantes)
Janet…
belle Janet…
Une voix éclate hors scène.
UNE VOIX
Partez !
UNE AUTRE VOIX
La valise…
ou le cercueil !
Silence.
Le jeu s’arrête.
Le temps aussi.
GYALTSEN ET ERIC
(écho triste)
Les mots…
deviennent des armes…
quand les cœurs se ferment.
UNE TOUTE PETITE FILLE
(presque sans voix)
Nous…
nous n’avons rien fait…
Silence.
Long.
Trop long.
Noir.
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SCÈNE III
L’EFFONDREMENT
Noir.
Aucun mouvement.
Seulement des respirations.
Des respirations lointaines.
Des respirations proches.
Des respirations…
qui n’appartiennent plus
à personne.
Une lumière vacille.
Faible.
Incertaine.
Presque malade.
Dans l’ombre…
des voix.
D’abord lointaines.
Puis proches.
Puis…
dedans.
LES VOIX
(fragmentées, superposées)
Partez…
Restez…
Partez…
Restez…
Il n’y a plus de place…
Pas ici…
Pas maintenant…
Trop tard…
Trop tôt…
Restez…
Partez…
Les voix se chevauchent.
Se dévorent.
S’interrompent.
Recommencent.
D’AUTRES VOIX
(plus dures, montant peu à peu)
Dehors…
Dehors…
Dehors…
DES VOIX PLUS DOUCES
(comme un souvenir)
Reste…
Ne me laisse pas…
Reste…
UNE VOIX D’ENFANT
(presque imperceptible)
J’ai peur…
Silence.
Bref.
Puis…
plus violent encore
que le bruit.
LES VOIX
(déformées, méconnaissables)
Par…
tez…
Res…
tez…
Ici…
Non…
Par…
Res…
Plus…
Jamais…
Les mots perdent leur forme.
Puis leur sens.
Puis leurs visages.
Ils deviennent souffle.
Ils deviennent écho.
Ils deviennent poussière.
Une lumière traverse la scène.
Puis une autre.
Puis…
plus rien.
GYALTSEN ET ERIC
(très loin)
Souviens-toi…
Silence.
GYALTSEN ET ERIC
(encore plus loin)
Non pas
de ce que tu as vu…
mais de ce que les autres…
ont choisi…
de ne pas voir.
Long silence.
Tout…
commence…
à se dissoudre.
La lumière tremble.
Une fois.
Deux fois.
Puis…
plus rien.
Noir total.
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SCÈNE IV
LE RÊVE D’AXEL
Une lumière faible.
Presque l’aube.
Presque la fin.
Presque un commencement.
AXEL est seul.
Au centre de la scène.
Immobile.
Comme s’il écoutait quelque chose…
que plus personne ne peut entendre.
Puis…
soudain…
il se met à courir.
Il rit.
Respire.
Comme quelqu’un
revenu de très loin.
AXEL
Hourra !
Hourra !
Grand-père !
Grand-père !
Il s’arrête.
Respire.
Sourit…
comme celui
qui porte un secret.
AXEL
(plus doucement)
Grand-père…
j’ai fait un rêve.
Silence.
Puis…
très loin…
presque porté par le vent…
un chant
.
ÉCHO DES ENFANTS
(hors scène, très lointain)
Janet…
jolie Janet…
danse avec nous ce soir…
sous le ciel d’Algérie…
chante la vie…
chante l’espoir…
AXEL ferme les yeux.
Il écoute.
Comme si perdre une seule note
revenait à perdre le monde.
AXEL
J’ai vu des enfants jouer.
Ils riaient…
couraient…
chantaient…
(pause)
Et personne…
personne…
ne les arrêtait.
Une lumière plus chaude
traverse lentement la scène.
Comme une aube.
Ou une mémoire
qui retrouve son chemin.
Très loin…
presque effacée…
une voix.
GYALTSEN ET ERIC
(comme un souffle)
Reste éveillé…
Long silence.
AXEL ouvre les yeux.
Regarde devant lui.
Plus tout à fait un enfant.
Pas encore un homme.
AXEL
(calme, enraciné)
Je le resterai.
Silence.
Encore.
Puis AXEL relève lentement la tête.
Comme s’il voyait enfin,
au-delà du public.
AXEL
(comme un serment)
Pour eux.
Pour ceux
qui se sont tus.
Pour ceux
qui ne sont jamais revenus.
Pour ceux…
qui chanteront encore.
Lumière.
Puis…
lentement…
Noir.
Rideau.